Le 26 mars dernier a eu lieu un colloque très important intitulé : « Réseau en périnatalité et santé mentale ». Autour de l’organisatrice de l’événement, Dr. Karine Mendelbaum – psychiatre et Directrice médicale de la Clinique La Ramée –, plus de 400 professionnel.le.s du secteur étaient présent.e.s au Centre Culturel d’Uccle pour assister aux nombreuses présentations et échanger sur les bonnes pratiques en la matière. L’équipe de Born in Brussels, présente à l’événement, vous en fait le compte-rendu.
Une des conclusions de la journée : les dispositifs existent, les professionnel.le.s sont engagé.e.s, mais le système reste fragmenté et sous tension. Pour les acteur.rice.s de terrain, notamment à Bruxelles, il est impératif de mieux se connaître, mieux collaborer et renforcer les liens pour faire face à des situations de plus en plus complexes.

Un ressenti largement partagé, y compris après coup sur les réseaux sociaux. Sur LinkedIn notamment, certain.e.s ont insisté sur l’importance de cette première rencontre francophone en Belgique, évoquant des acteur.rice.s « interconnecté.e.s », des rôles mieux clarifiés et une reconnaissance, enfin, de la charge mentale des intervenant.e.s. Trois conditions essentielles ressortent de ces retours : se rencontrer, se faire confiance et se reconnaître dans ses expertises respectives.
Des vulnérabilités multiples, des liens fragilisés
La plupart des professionnel.le.s présent.e.s au colloque décrivent, sur le terrain, des situations de plus en plus complexes qui semblent devenir la norme plutôt que l’exception. Comme par exemple, le cumul des vulnérabilités : précarité, isolement, troubles psychiques, violences conjugales…
Marie-Claire Thilmany, psychologue et directrice paramédicale à la Clinique La Ramée, insiste sur l’impact direct de ces violences sur la parentalité : elles génèrent stress, perte de repères et bouleversent les rôles au sein de la famille. Les enfants, eux, en subissent pleinement les conséquences et sont désormais reconnus comme des victimes à part entière.

Dans les maisons maternelles, Natacha De Harenne (psychologue à celle d’Alleur) décrit une réalité particulièrement marquée : des mères très jeunes ou fragilisées, souvent confrontées à des violences — jusqu’à 96 % des situations — et des pères de moins en moins présents, eux-mêmes en grande difficulté. L’enjeu premier reste alors la sécurité, avec des cadres concrets pour mettre les enfants hors de danger tout en accompagnant les mères vers leur rôle parental. Dans ce contexte des maisons maternelles, un focus a également été porté sur le film « Jeunes mères » des frères Dardenne, justement tourné dans cette même maison.
→ Lire notre article : « Jeunes mères » au cinéma : immersion au cœur d’une maison maternelle
Penser le parent et le bébé ensemble
Face à cette complexité, une idée traverse l’ensemble des interventions : on ne peut plus penser le parent sans l’enfant, ni l’enfant sans le parent. Delphine Jacobs, pédopsychiatre au KaPP (Cliniques Saint-Luc), rappelle ainsi que, lorsqu’il y a une distorsion dans la relation, traiter uniquement la mère ne suffit pas. Cette approche relationnelle structure aujourd’hui de nombreux dispositifs.
À l’Unité Parents-Bébé du HUB, Audrey Moureau, pédopsychiatre, développe une prise en charge globale, mêlant prévention, évaluation et accompagnement dans un cadre multidisciplinaire. À Clairs-Vallons, Sandrine Rozencweig, psychiatre responsable, décrit quant à elle des hospitalisations parfois longues, centrées sur la vulnérabilité parentale, avec un travail qui inclut aussi les pères lorsque cela est possible.
Des dispositifs complémentaires, mais sous pression
Le colloque a ensuite mis en lumière une richesse de dispositifs, qui interviennent à différents moments du parcours des familles.
Les Services d’Accompagnement Périnatal (SAP), présentés par Chloé Clinquart (ONE), offrent un suivi volontaire, préventif et pluridisciplinaire. Mais ils font face à une réalité de plus en plus lourde : augmentation du nombre de familles, complexité des situations et saturation du réseau. Les données présentées par Dr Constance Carlier, assistante psychiatre (ULG), confirment cette tendance : la majorité des demandes concernent des difficultés psycho-sociales, avec une faible présence des pères, tandis que le réseau ambulatoire absorbe une grande partie des prises en charge.
Certains dispositifs tentent de combler les interstices du système. C’est le cas de La Lisière, présentée par Céline De Hepcée – psychiatre responsable de l’IHP –, pensé comme un espace entre l’hôpital et le domicile, permettant un accompagnement plus long des dyades parent-bébé. De son côté, l’équipe de Baby-SPOT (groupe CHC), portée notamment par Dr Isabelle Dalem, insiste sur l’importance d’intervenir très tôt, dès la grossesse ou les premiers mois de vie.
À Bruxelles, les Maisons Vertes jouent également un rôle clé. Bénédicte Watillon, psychologue au sein de l’Association Bruxelloise des Maisons Vertes, rappelle combien ces lieux permettent de renforcer les liens entre parents et enfants, tout en offrant un espace de socialisation et de repérage des difficultés. Étienne Forget, philosophe et psychomotricien, souligne toutefois que le réseau repose avant tout sur la qualité des rencontres : les familles viennent plus facilement lorsqu’elles ne se sentent pas contraintes.
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Le défi du travail en réseau
Si tous les intervenant.e.s s’accordent sur l’importance du réseau, sa mise en œuvre reste complexe. Il ne suffit pas de décréter son existence : encore faut-il le faire vivre.
Dr. Anna Mozes, psychiatre responsable de l’Unité Parents-bébé à la Clinique Saint-Jean, insiste sur des éléments concrets : mieux se connaître, se rencontrer, organiser des temps de triangulation et impliquer davantage les acteur.rice.s de première ligne. Elle rappelle aussi que les familles ont besoin d’un accompagnement global — thérapeutique, humain et logistique — sans lequel il est difficile de construire une stabilité.

Mais ce travail repose aussi sur les professionnel.le.s eux-mêmes, souvent confronté.e.s à des situations éprouvantes.
Un enjeu aussi politique
Luc DeTavernier, ancien directeur de la Plateforme Bruxelloise pour la santé mentale, rappelle à la toute fin du colloque que le réseau repose sur trois piliers : se connaître, se respecter et se faire confiance. Et que cela implique d’accepter une certaine vulnérabilité professionnelle. Il insiste aussi sur une réalité souvent peu visible : celle des intervenant.e.s confronté.e.s à des échecs, à des situations complexes et à un manque de reconnaissance. Sans soutien pour celles et ceux qui accompagnent, c’est l’ensemble du système qui se fragilise.
Karine Lalleux, Secrétaire d’Etat, souligne de son côté la nécessité d’un engagement politique fort : investir dans la périnatalité, c’est investir dans un moment clé de la vie, avec des retombées humaines et économiques à long terme.
Prendre soin du lien
Enfin, en filigrane de toutes ces interventions, un mot revient sans toujours être nommé : le lien. Lien entre parents et enfants, entre professionnel.le.s, entre institutions. Caroline Rinne, psychologue à l’ISoSL, en donne une image parlante, celle d’un jardin où familles et intervenant.e.s doivent, chacun à leur manière, prendre soin les un.e.s des autres pour que l’ensemble tienne.
Et si le mot « amour » a également peu été prononcé, comme l’a souligné Luc DeTavernier, il était pourtant partout, selon la devise d’Henry Ford : « Dans la patience des professionnel.le.s, dans les tentatives de restaurer les relations, dans la capacité des parents à continuer malgré les fragilités. Se réunir est un début, rester ensemble est un progrès, travailler ensemble est un défi ».
Sofia Douieb
